Les leaders musulmans et le terrorisme

Dossier "Comprendre l'Islam" & "Actualités musulmanes"
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Le rôle des écoles théologiques traditionnelles contre les falsifications de l’extrémisme - Yahya Sergio Yahe Pallavicini | lundi 20 février 2017
Un moment du Forum pour la Paix dans les sociétés musulmanes, Abu Dhabi

On me demande souvent : « Où sont les leaders musulmans et que font-ils contre le terrorisme, pour la paix et pour la défense des chrétiens au Moyen-Orient ? ».

Avez-vous jamais entendu parler du Forum d’Abu Dhabi pour la Paix dans les sociétés musulmanes ? Il s’agit peut-être de la plateforme institutionnelle la plus récente de coopération internationale entre représentants des institutions, théologiens, juristes, professeurs universitaires, intellectuels et maîtres spirituels du monde islamique. La dernière réunion s’est tenue en décembre 216. La première réunion annuelle du Forum s’est déroulée en mars 2014, toujours promue dans la capitale des Emirats Arabes Unis par le ministre des Affaires étrangères cheikh ‘Abd Allah bin Zayed al-Nahayan et par le cheikh ‘Abd Allah bin Bayyah.

Il faut arrêter notre attention sur ce vieux maître spirituel, qui est né et a grandi en Mauritanie, puis s’est transféré à Tunis où il a perfectionné ses études de droit. Le cheikh ‘Abd Allah bin Bayyah a tout d’abord assumé la charge de ministre de l’Education, puis de ministre de la Justice, et enfin celle de vice-président de la République de Mauritanie. Sa préparation doctrinale hors pair a été déjà reconnue jusque dans le royaume d’Arabie Saoudite, où il a été titulaire de la chaire d’études sur le Coran et la langue arabe à l’université du Roi ‘Abd al-Aziz de Djeddah, et chargé de présider quelques-uns des conseils internationaux de caractère juridique les plus réputés. Sa formation s’est toujours accompagnée d’une référence précise à la spiritualité et à l’orthodoxie des ordres contemplatifs du soufisme.

Témoin du savoir intérieur et extérieur de l’Islam, cheikh Bin Bayyah a toujours promu l’opportunité d’une représentation publique de cette identité doctrinale pour le bien du réveil intellectuel du monde musulman, et en antithèse aux extrémismes violents. Conformément à cette perspective, Bin Bayyah était déjà présent et agissant parmi les sages du premier document historique de concertation intra-religieux entre les différentes écoles et représentions musulmanes mondiales (The Amman Message, 2004) ainsi que dans celui sur le dialogue entre chrétiens et musulmans (A Common Word, 2007), et dans la « Lettre à al-Baghdadi » (2014), qui démonte les prétentions de justification théologique du soi-disant calife de l’Irak et de la Syrie.

Ce n’est donc par un hasard si l’on retrouve chaque année à Abu Dhabi au Forum pour la Paix dans les sociétés musulmanes précisément les représentants internationaux de ce parcours de concertation, sensibilité et déclinaison doctrinale amorcé à Amman en 2004 – notamment pour répondre à la tragédie du 11 septembre 2001, et pour sauvegarder l’authenticité de l’identité spirituelle et doctrinale de la civilisation islamique face au terrorisme de al-Qaeda et à la corruption des mouvements politiques. Depuis 2014, le Forum a vu la participation du Prince Ghazi bin Muhammad bin Talal de la famille hachémite du royaume de Jordanie, du directeur de l’ISESCO, le professeur ‘Abd al-Aziz Uthman al-Twaijri, du ministre des Affaires religieuses du royaume du Maroc, le professeur Ahmad Tawfiq, du cheikh de la mosquée de al-Azhar du Caire, le professeur Ahmad Tayyeb, outre le network consolidé d’intellectuels musulmans déjà connus en Occident et au Vatican comme Din Shamsuddin (Indonésie), Muhammad Sammak (Liban), Sayyed Ata Allah Mohajerani (Iran), Faisal bin Muammar du KAICIID (Vienne), Aref Nayed (Libye), Mustafa Sherif (Algérie), Yahya Pallavicini (Italie), Hamza Yusuf Hanson (États-Unis), Hisham Hellyer (Royaume-Uni), ‘Abdellah Boussouf (Belgique) et Muhammad Bechari (France).

Ce qui frappe, de cette occasion d’échanges entre notables musulmans provenant de différentes régions du monde, c’est l’hétérogénéité de certaines interprétations, par exemple, du mufti Taqi Uthmani du Dar al-Ulum au Pakistan au recteur Muhammad al-Ruki de l’université prestigieuse Qarawiyyin de Fez, du ministre des Affaires islamiques du Soudan ‘Imar Mirghani Husayn au secrétaire général de la Ligue islamique mondiale Muhammad Abd al-Karim al-‘Issa du royaume de l’Arabie Saoudite.

Il y a dans cet univers un reflet de la complexité et de l’unité dans la diversité de la communauté islamique contemporaine. Une différence non seulement de cultures et de langues et de nationalités, mais aussi de nuances de formes et de priorités interprétatives du droit, de la politique, de l’éducation et de la spiritualité islamique. Le tout devient encore plus difficile et articulé si l’on affronte les relations entre tradition et modernité, Orient et Occident, nationalismes confessionnels et État laïque, protection identitaire et collaboration interculturelle, dialogue interreligieux et prosélytisme, droits de l’homme e devoirs religieux. Mais n’en est-il pas de même également dans les milieux hébraïque et chrétien, hindouiste et bouddhiste ?

Ce qui contribue à cimenter cette nouvelle phase de concertation internationale, nous ne pouvons le nier, c’est l’urgence partagée de réagir tous ensemble à la dégénérescence du fondamentalisme et du terrorisme qui utilise abusivement la forme islamique pour déstabiliser le système international tout entier, y compris le monde islamique, tuer des milliers d’innocents dont de nombreux musulmans, et séduire des milliers de jeunes avec la promesse fallacieuse de faire d’eux des héros du djihad. De ce point de vue, l’invitation lancée au conseiller spécial du Secrétaire général des Nations-Unies pour la prévention des atrocités criminelles, Adam Dieng, et l’envoyé spécial de la Commission européenne pour la promotion de la liberté religieuse hors de l’UE, Jan Figel, à intervenir comme rapporteurs dans les travaux du Forum – invitation qu’ils ont accueillie – ne manque pas d’intérêt.

Quatre considérations pour conclure : l’importance d’un network interdisciplinaire, la contribution fondamentale des référents musulmans occidentaux, le renouveau de la coopération interreligieuse et la valeur ajoutée des écoles spirituelles.

L’importance de l’interdisciplinarité est motivée par la conscience que le mal du terrorisme frappe en même temps différents secteurs de la vie publique : ce n’est qu’à travers une coordination entre la société civile, les experts dans les domaines de l’éducation et de la sécurité, les référents religieux et les institutions nationales et internationales, que l’on pourra affronter sérieusement et avec efficacité cette menace.

Le rôle des musulmans occidentaux assume dans ce contexte une double utilité. D’un côté, ils peuvent représenter une synthèse constructrice entre identité islamique et contexte européen, servant d’antidote face à tous ceux qui prétendent instaurer un conflit entre ces deux réalités. De l’autre, les musulmans occidentaux semblent pouvoir contribuer, à l’intérieur de la communauté islamique en Europe mais aussi en Orient, à une relation plus harmonieuse de la cohérence de la sensibilité religieuse avec les différents courants de la pensée sécularisée, évitant les confusions et les exploitations abusives du radicalisme.

En janvier 2016, le network du Forum pour la Paix dans les sociétés musulmanes a participé à l’organisation d’une étape de grande importance qui s’est tenue dans le royaume du Maroc à Marrakech. Dans cette circonstance, la plate-forme s’est élargie avec la présence de rabbins et de représentants de la communauté hébraïque internationale, d’évêques et de prêtres chrétiens venant du Christianisme catholique, orthodoxe et protestant ; elle a produit la Déclaration de Marrakech, qui réaffirme la liberté e la dignité de toute minorité religieuse et culturelle présente dans le monde islamique. Développer certaines correspondances du dialogue intra-religieux au bénéfice du dialogue interreligieux signifie assumer la fonction de protéger non seulement la spécificité de sa propre religion, mais aussi le droit de tout croyant et de toute créature et citoyen du monde.

Enfin, la connaissance et le respect de l’identité authentique de la religion islamique face aux falsifications de l’extrémisme ne sauraient se passer du concours des maîtres et des courants spirituels et écoles théologiques traditionnelles, qui assurent l’éducation et la cohérence avec l’esprit de la foi plutôt que la propagande du formalisme. La contribution de ces savants avec leurs conseils sur les lignes à suivre pour les politiques de gestion de la liberté et du pluralisme religieux, prend encore davantage son sens lorsqu’il s’agit de s’adapter aux temps et aux contextes de la dimension du sacré en vue de la cohésion sociale, de la croissance de la conscience intérieure et du noble rôle de la famille des croyants sincères et vertueux.

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