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Soufisme - Rencontre avec Cheikha Nûr, une femme maître spirituelle

Cheikha Nûr Artiran vient d’Istanbul plusieurs fois par an, pour enseigner en France des personnes de toutes confessions venues de partout et approfondir avec elle la pensée de Jalâl ud-Din Rûmî. Son titre, reconnu par les pairs, de « mesnevihan », lecteur du Mathnawî, cette œuvre colossale du grand maître soufi de Konya qu’on appelle Mevlana (notre maître), lui a été conféré par son maître Şefiq Can Dede, juste avant sa disparition en 2005, à l’âge de 99 ans. C’est seulement la deuxième fois dans l’histoire de la confrérie qu’une femme est investie de cette fonction. Portrait et récit d’une rencontre avec une femme remarquable.


Vêtue d'une gandoura gris pâle ornée de broderies, recouverte d’un châle beige orangé, elle prend dans ses bras tous les assistants, longuement, un à un. Sa voix frêle, son sourire très doux, son regard profond comme un puits, toute la simplicité qui se dégage de sa personne, sa façon d’observer, droit dans les yeux, tout semble désigner un être d’exception. Chaque détail dit la perfection d’une femme réalisée.

« Je salue respectueusement chacun d’entre vous et vous remercie d’être là », dit-elle pour commencer. La gratitude, c’est un état spirituel très important. Son maître remerciait ainsi
 : « Gratitude à Dieu et remerciement aux serviteurs. » Si on ne remercie pas les serviteurs, Dieu n’accepte pas la gratitude. Elle insiste sur le bénéfice d’être réunis ensemble, pour lire le Mathnawî. Dans toutes les religions, les réunions collectives sont préconisées.

Le monde va vers une crise très sérieuse. Rumî dit que « lorsque l’obscurité augmente, il faut que la lumière augmente ». Nous pouvons nous réunir pour être des colombes de paix.
 Plus elle parle, plus son visage et ses mains s’animent, une impression de force inouïe se dégage de sa frêle silhouette. Mawlana dit non pas de prendre les armes, mais de propager la Lumière avec nos états spirituels et nos attitudes justes, et de cheminer sur la voie de l’amour

Dieu a mis le bonheur dans l’esprit, pas dans la matière

Cheikha Nûr revient sur les histoires enseignements du Mathnawî, leur enchâssement les unes dans les autres. Rumî nous parle d’une chose, puis passe à une autre et ainsi de suite, les thèmes s’emboîtent, sont liés les uns aux autres comme une dentelle. Ainsi, les idées s’enracinent mieux dans l’esprit humain. Depuis le XIIIe siècle, ces histoires parlent de l’homme à l’homme, de sa réalité intérieure.

Elle aussi commence un thème pour passer à un autre, tout en citant le Mathnawi ou des hadiths pour nous parler de l’esprit, par opposition au corps. Il faut donner la primauté aux désirs de l’esprit, maintenir l’équilibre. En disant cela, ses mains miment une balance à deux plateaux.

L’étymologie du mot islam est double : soumission et équilibre. Soutenir son esprit, c’est un service qu’on se rend à soi-même. Faire ce que veut l’âme charnelle ne satisfait pas l’homme. Dieu a mis le bonheur dans l’esprit, pas dans la matière. L’esprit en nous s’impatiente.
 « Il y a beaucoup de raisons d’être bien », nous dit-elle. « On devrait être heureux tous les jours en se réveillant d’avoir deux mains, deux jambes, deux yeux... »

Être conscient de tout ce qu’on a doit suffire à nous rendre heureux. Sa recette spirituelle : des prières de remerciement. Les médicaments ne tranquillisent qu’un instant, tandis que les remèdes spirituels sont pérennes. 
« On considère que le cancer est la maladie de l’époque, mais c’est d’être bourré de préjugés qui nous rend malades. Toutes les maladies viennent de là. »

L’amour de l’homme est capable d’embrasser toute l’humanité

Pour convaincre, elle se prend elle-même comme exemple : « Quand je suis née, une voisine s’occupait de moi, pour elle Nûr, c’était un bébé ; puis, j’ai eu dix ans. Cela n’avait rien à voir, pourtant les deux étaient Nûr ; à vingt ans, il n’y avait rien de comparable avec l’enfant, en apparence, puis à cinquante ans, quel rapport avec le bébé ? Pourtant c’est la même personne, l’apparence a changé mais la réalité intérieure est une. C’est ainsi pour les prophètes. Chaque prophète vient parachever celui qui l’a précédé. On doit considérer les prophètes comme un tout. » Elle poursuit en parlant de sa vie, son ton se fait plus doux, plus intime, on entre dans la confidence.

« Je suis née dans une famille musulmane, mais j’ai ressenti le besoin d’approfondir, de chercher à quelle religion j’étais le plus adaptée. J’ai découvert que les juifs n’acceptent pas Jésus, que les chrétiens n’acceptent pas Muhammad, alors j’ai étudié sérieusement l’islam. Il y avait ce verset
 : “ Nous ne faisons aucune différence entre les prophètes.” L’amour de l’homme est capable d’embrasser toute l’humanité. Les conflits entre religions proviennent de l’ignorance. » En disant cela, elle s’emporte, indignée : « Ce que font aujourd’hui certains hommes, même les démons ne le feraient pas. Le Shaytan (Satan) est jaloux d’eux (rires). »

« Nous sommes une famille », dit-elle avant de partir, en formulant le vœu de revenir bientôt et la promesse de rester avec le cœur, battements de main à l’appui, sur sa poitrine. Un dernier au revoir, mains jointes, face à l’assistance et la femme à la démarche légère s’en va reprendre l’avion pour Istanbul.

Bientôt, peut-être, ses paroles s’effaceront des mémoires, mais sa manière d’être, ses attitudes, ses gestes, ses délicates attentions, ne s’effaceront pas. Un seul geste de sa main en dit plus long que tous les discours sur le soufisme. Au fait, qu’est-ce qu’un soufi ? « C’est celui qui rend service, qui est rempli d’amour et qui revêt les traits de caractère des prophètes. » (Cheikha Nûr).

Source @saphirnews

Alger

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