Un cheminement de dialogue P. Maurice Borrmans

Dialogue inter-religieux et "Vivre ensemble"
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C’est en novembre 1945 que j’ai découvert l’Afrique du Nord : j’avais 20 ans et je devais y parfaire ma formation spirituelle et théologique à Maison-Carrée (Algérie) et à Thibar (Tunisie), ayant décidé de me joindre aux Missionnaires d’Afrique (Pères Blancs) pour réaliser un idéal entrevu grâce au Scoutisme et à l’Action Catholique au cours de mon adolescence et de mes études secondaires.
J’avais été séduit par les projets maghrébins du Cardinal Lavigerie, archevêque d’Alger, le témoignage singulier du Père de Foucauld, l’ermite de Tamanrasset, et les confessions d’Ernest Psichari, petit-fils de Renan. Ce dernier n’avait-il pas retrouvé une foi pleinement chrétienne au cours de ses méharées militaires de Mauritanie ? Ses deux livres, Les voix qui crient dans le désert et L’appel du centurion, m’avaient plus particulièrement impressionné. Plus tard, je devais découvrir Louis Massignon et bien d’autres qui avaient retrouvé la foi de leur enfance grâce au « défi de l’Islam ». Y avait-il là quelque étrange mystère de la Providence ?

Ordonné prêtre en Tunisie, le 1er février 1949, j’ai alors entrepris une première arabisation de 2 ans à l’Institut des Belles Lettres Arabes (IBLA) de Tunis, puis des études supérieures à l’Université d’Alger (Licence ès Lettres) qui me permirent d’approfondir ma connaissance du Maghreb (histoire et civilisation) que je découvrais arabe et berbère tout à la fois, dans sa tradition islamique plus que millénaire et dans le cadre d’un monde où ne manquaient pas les présences européennes tant en Tunisie et en Algérie qu’au Maroc.

Dès octobre 1954, j’étais appelé à enseigner dans cet IBLA qui m’avait formé, tout en exerçant divers ministères et services auprès des chrétiens et des musulmans de Tunisie. En 1964, mon expérience tunisienne s’achevait avec le transfert de notre Institut d’études et d’enseignement à Rome où bien vite il prit le titre de Pontificio Istituto di Studi Arabi e d’Islamistica (PISAI). Le Pape Paul VI venait d’y créer un Secrétariat pour les Non Chrétiens avec lequel notre équipe a très vite collaboré à titre de consulteurs permanents. Accueillant désormais des étudiants venant du monde entier et les préparant à une licence en arabe et en islamologie, que ce soit en français ou en anglais, le PISAI se voulait ainsi au service de l’Église universelle, lui préparant des « acteurs de dialogue » dans l’esprit même du Concile.

Les spécialisations professorales m’ont alors amené à parfaire l’enseignement de la langue arabe, à présenter l’évolution moderne du droit musulman et à faire réfléchir sur l’histoire des rapports entre chrétiens et musulmans au cours de l’histoire. En février 1971, j’ai alors défendu mon Doctorat en Sorbonne, à Paris, avec une thèse sur Statut Personnel et famille au Maghreb de 1940 à nos jours, y analysant le devenir du droit familial avant, pendant et après les indépendances.

C’est donc dans le cadre du PISAI que j’ai pu développer des collaborations éditoriales avec des professeurs musulmans qui venaient y enseigner. Ayant eu à éditer des documents pédagogiques d’Études Arabes à partir de 1962, j’ai été amené, en 1975, à créer la revue trilingue (français, anglais, arabe) du PISAI, Islamo-christiana, dont j’ai assuré l’édition annuelle jusqu’en 2004. Presqu’aussitôt le Secrétariat pour les non Chrétiens me chargea d’assurer une 2ème édition, augmentée et mise à jour, de son livre des Orientations pour un dialogue entre chrétiens et musulmans, ce qui fut fait en 1981, avec traductions en néerlandais, en allemand, en italien, en turc, en arabe et en anglais.

Par la suite, il m’est arrivé de publier, en 1982, avec le Pr. Mohamed Arkoun, nos réflexions sur Islam, religion et société, également en italien, ainsi que la traduction française des nouvelles philosophiques du Pr. Mohamed Aziz Lahbabi, Morsure sur fer (1979). Bien d’autres suivirent par la suite : Tendances et courants de l’Islam arabe contemporain (Egypte et Afrique du Nord) en collaboration avec le père Georges C. Anawati (1982), Islam e Cristianesimo : le vie del dialogo (1993), Dialogue islamo-chrétien à temps et contretemps (2002). Deux livres existent tant en français qu’en italien : Jésus et les Musulmans d’aujourd’hui (1996, rééd. 2005) et Prophètes du dialogue : L. Massignon, J.-Md Abd-el-Jalil, L. Gardet, G.C. Anawati (2009).

Collaborateur du Secrétariat romain devenu le Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux (CPDI), j’ai aussi été appelé à participer à de nombreuses rencontres islamo-chrétiennes de dialogue officiel.

Après la première, celle de Tripoli de Libye, en février 1976, il y eut celles de Tunis, de ‘Ammân, de Beyrouth, d’Athènes, de Rome, d’Istanbul, de Dakar, d’Alger, de Paris, de Rabat, de Bruxelles : autant d’occasion d’échanger sur certains thèmes communs avec des universitaires musulmans et de nouer des relations amicales permettant une meilleure compréhension réciproque. J’ai été amené très souvent à y présenter la foi chrétienne et à y parler de Jésus Christ dans un langage compréhensif pour les interlocuteurs. Il m’est aussi arrivé, à Rome, d’avoir à répondre à certaines requêtes du Vatican : ce me fut une joie, en 1985, d’avoir participé à la rédaction du discours de Jean Paul II aux jeunes musulmans de Casablanca (19 août). Et que dire des visites à Rome et à Assise avec des professeurs musulmans désireux de découvrir sur place ce que fut et ce qu’est le catholicisme !

Depuis 2004, je suis «en retraite » active, tout en continuant à vivre une spiritualité de contemplation et d’intercession, et à publier dans le domaine du dialogue. En collaboration avec le Pr. Hmida Ennaïfer de Tunis, un Mustaqbal al-hiwâr al-islâmî al-masîhî (L’avenir du dialogue islamo-chrétien) a été édité à Damas-Beyrouth en 2005. En Italie, un livret populaire à grand tirage, ABC per capire i musulmani (2007), récemment traduit et publié en français, Pour comprendre les musulmans (2010), devrait faciliter la compréhension chrétienne des musulmans. Pour mieux faire connaître l’un de mes maîtres, j’ai fourni, en français et en italien, un Jean-Mohamed Abd-El-Jalil, témoin du Coran et de l’Évangile, en 2004, ainsi que des correspondances utiles : Massignon – Abd-el-Jalil, Parrain et filleul (1926-1962), Correspondance, en 2007, et Deux frères en conversion, du Coran à Jésus, Correspondance 1927-1957 entre Mulla-Zadé et Abd-el-Jalil, en 2009. En janvier 2010, les Éd. du Cerf ont publié mon Louis Gardet, philosophe chrétien des cultures et homme de dialogue islamo-chrétien, et proposé plus tard tous les textes de Louis Massignon sur La Badaliya, au nom de l’autre (1947-1962). La mémoire collective des communautés chrétiennes se doit d’être ainsi informée de ce qu’ont fait les pionniers du dialogue islamo-chrétien au cours du XXème siècle. C’est pour cela qu’en 2011, un dernier livre a été publié, au titre provocateur, Dialoguer avec les musulmans, une cause perdue ou une cause à gagner ?

C’est dans une double perspective de témoignage et de dialogue que j’ai toujours situé mes amitiés avec de nombreux musulmans et rédigé mes articles adressés à mes frères chrétiens. Il est évident que les uns et les autres se trouvent être présents à ma prière quotidienne et surtout en cette Eucharistie où Jésus Christ rassemble tous ses frères en humanité.

J’essaie, à l’instar de Louis Massignon, de m’en faire les hôtes en reprenant la « triple prière d’Abraham » dans le cadre des trois Angelus quotidiens de la tradition catholique : le grandiose mystère de l’Incarnation du Verbe y est ainsi constamment médité en fonction d’une intercession suppliante en faveur de Sodome et de ses habitants, le matin, d’Ismaël et des musulmans, à midi, et d’Isaac et des Juifs, le soir. Louis Massignon disait le faire « dans cette mission d’intercession, où nous demandons à Dieu, sans trève ni cesse, la réconciliation de ces âmes chères, auxquelles nous voulons nous substituer fî l-badaliya, en payant leur rançon à leur place et à nos dépens ». Sans aller jusque là, il n’est pas interdit de penser qu’un surcroît de prière, de jeûne et d’aumône de la part des chrétiens n’obtienne enfin, comme il le disait, « qu’un plus grand nombre appartienne à l’âme de l’Église, vive et meure en état de grâce ».

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