Reda Benkirane : « Les sciences doivent contribuer à la reconstruction de l'islam »

Dossier "Comprendre l'Islam" & "Actualités musulmanes"
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ENTRETIEN. Sociologue et chercheur, Reda Benkirane veut réconcilier islam et modernité, et ce, grâce aux sciences. C'est tout le sens de son propos dans son ouvrage « Islam : à la reconquête du sens ». Propos recueillis par Marlène Panara (@Sources : Le point Afrique)

L'islam est en crise. C'est de ce constat que part Reda Benkirane, sociologue et chercheur à l'Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) dans son livre paru le mois dernier. Plutôt que de le déplorer, il préfère rebondir. Repenser la religion à la lumière des sciences, voilà la thèse qu'il choisit de défendre. Pour le chercheur, seule la voie de la connaissance scientifique permettra à l'islam de chasser ses démons, en même temps que de faire face aux menaces et aux profanations dont elle fait l'objet. Libérée de ses carcans et portée par l'universalisation du savoir, la religion pourrait se faire créative et en adéquation avec le monde d'aujourd'hui. Une opinion que l'auteur d'origine marocaine déploie à la manière d'une démonstration scientifique dans son ouvrage*. Il a expliqué sa démarche au Point Afrique.

ENTRETIEN. Sociologue et chercheur, Reda Benkirane veut réconcilier islam et modernité, et ce, grâce aux sciences. C'est tout le sens de son propos dans son ouvrage « Islam : à la reconquête du sens ». Propos recueillis par Marlène Panara (@Sources : Le point Afrique)
L'islam est en crise. C'est de ce constat que part Reda Benkirane, sociologue et chercheur à l'Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) dans son livre paru le mois dernier. Plutôt que de le déplorer, il préfère rebondir. Repenser la religion à la lumière des sciences, voilà la thèse qu'il choisit de défendre. Pour le chercheur, seule la voie de la connaissance scientifique permettra à l'islam de chasser ses démons, en même temps que de faire face aux menaces et aux profanations dont elle fait l'objet. Libérée de ses carcans et portée par l'universalisation du savoir, la religion pourrait se faire créative et en adéquation avec le monde d'aujourd'hui. Une opinion que l'auteur d'origine marocaine déploie à la manière d'une démonstration scientifique dans son ouvrage*. Il a expliqué sa démarche au Point Afrique.

Le Point Afrique : Quelle est la finalité de votre livre ?



Reda Benkirane : Mon objectif était de donner une approche scientifique à l'étude du religieux dans l'islam contemporain. Pour moi, cet ouvrage est plus qu'un livre. C'est une recherche fondamentale sur la question de l'islam au XXIe siècle. Une réflexion sur la rationalité islamique. Le sujet en lui-même, celui de la repensée critique, requiert beaucoup de temps. Ce n'est pas quelque chose qu'il faut faire à la légère, dans un essai ou un pamphlet polémique. Je voulais écrire quelque chose de fondé et d'argumenté, avec des analyses qui s'apparentent aux démonstrations scientifiques.

Que défendez-vous dans cet ouvrage ?



Je plaide pour une révolution intellectuelle et cognitive. Il faut réviser le rapport au pouvoir et au savoir, sans jamais détruire la foi. Il faut séculariser à l'intérieur de l'Islam, pour libérer le religieux. Je tiens à préciser que je ne remets pas en question les rites, la pratique religieuse ou la croyance en Dieu. Cela relève de la liberté de chacun. Avec ce livre, j'ai tenté de faire un constat et de voir comment l'adapter à notre monde, bouleversé par l'explosion des connaissances.

Mais aujourd'hui, le monde islamique est en crise, même s'il a produit par le passé une grande civilisation. Comment l'islam va-t-il s'adapter aux questions de notre temps ? Le Coran est-il vraiment un « programme » comme certains l'affirment ? Dieu a-t-il tout prévu ? Les hommes n'ont-ils donc rien à faire ? S'agit-il de mettre en place un gouvernement divin avec des lois divines ? Est-ce que cela fonctionnerait dans la société d'aujourd'hui ? Je pense au contraire qu'il faut faire émerger un nouveau concept théologique et philosophique pour produire un nouveau savoir qui reflète les nouvelles réalités sociétales. Si l'islam a un avenir, cela passera par reconstruction de la pensée.

Comment en est-on arrivé là ?



L'islam est né dans un désert au fin fond de l'Arabie. Après la mort de son prophète, Mohammed, cette religion s'étendait sur trois continents, et elle allait s'épanouir en une civilisation d'une grande richesse, avec une pensée philosophique qui contribuera au développement des sciences pendant plusieurs siècles. La langue arabe en était le vecteur. À cette époque, les gens de l'Islam étaient extrêmement ouverts aux autres, aux autres cultures, aux autres religions... Il y avait une quête du savoir, qu'il soit grec, indien, perse, etc., notamment grâce aux phénomènes de traduction. Cela a permis le développement de la civilisation arabo-musulmane, avec ses grands philosophes et ses grands mystiques. C'était une phase d'ouverture.

Au bout de quelques siècles, tout cela s'est progressivement essoufflé et les questions liées au pouvoir ont fait que cet aspect d'ouverture, d'épanouissement et de production intellectuelle s'est éteint. C'est une histoire qui vient de loin, et qui est liée à la relation entre religion et pouvoir. Si l'on en fait une analyse précise, on se rend compte que, dès la mort du Prophète en 632, le politique a surgi. La tradition islamique rapporte l'existence des quatre premiers califes, les « bien guidés », sur lesquels il y a un consensus. Sur ces quatre premiers califes, trois sont morts assassinés, pour des raisons politiques. Après la mort du quatrième, Ali, en 661, les musulmans se sont divisés entre sunnites et chiites.

Après cet épisode, on a institué un califat monarchique, alors que le Prophète n'était pas un roi, et n'a jamais voulu instaurer de dynastie. Il a laissé à la société le choix de ses représentants. Une vingtaine d'années après sa mort, la religion va progressivement se lier au pouvoir, pour en être la servante. Dans le christianisme, c'était le contraire, l'Église était au-dessus du pouvoir. En Islam, ce sont les politiques qui ont instrumentalisé le religieux. Les grands califes et les grandes dynasties se sont toujours appuyés sur la religion pour légitimer leur pouvoir, pour renverser des adversaires ou instaurer une nouvelle dynastie. L'enjeu aujourd'hui est de plaider pour une sécularisation, c'est-à-dire une séparation entre le politique et le religieux. Mais le problème est complexe, c'est une histoire de quatorze siècles.

Quelle a été l'influence de l'Occident dans le constat que vous faites d'un islam en crise ?



La montée en puissance de l'Occident à partir de la Renaissance, au XVe siècle, avec la découverte de l'Amérique, la naissance du capitalisme et l'émergence d'un système colonial a affaibli le monde islamique qui auparavant était autonome. Aujourd'hui nous sommes arrivées à une phase « postoccidentale ». Nous sommes sortis de l'ère du colonialisme et l'Occident n'est plus le pôle qui domine. Nous vivons dans un monde multipolaire, dont le centre est en Asie. On ne peut plus systématiquement invoquer le colonialisme comme l'origine de tous les maux actuels. Il y a un phénomène de paresse intellectuelle à vouloir imputer à cet Occident l'essentiel des problèmes. Partout sur la terre, l'Occident et l'Orient se côtoient. Nous assistons à deux phénomènes aujourd'hui : l'occidentalisation du monde, qui a touché toute la surface de la terre, mais aussi un phénomène d'orientalisation, dont l'extrémisme globalisé est une des manifestations.
De quels penseurs votre théorie s'inspire-t-elle ?

Ce livre s'inscrit dans la lignée des gens qui se sont attaqués au problème de la réforme de la pensée en Islam. Je situe mon projet en parallèle de celui de Mohammed Arkoun. Il a donné une approche scientifique de l'islam dans son ouvrage Critique de la raison islamique (publié en 1984, NDLR). Je me suis aussi nourri des écrits du philosophe marocain Mohamed Abed Al Jabri. Son projet Critique de la raison arabe, publié en quatre volumes, est pour moi une œuvre fondatrice. Il y a entre autres aussi les travaux sur la « raison coranique » du penseur syrien Mohammed Shahrour, avec qui je travaille.

À qui s'adresse votre livre ?



À tous ceux qui sont interpellés par les évolutions de l'islam contemporain. Pour tous ceux qui sont interpellés par les phénomènes de violence, de dogmatisme, par cette invocation du retour aux origines. On veut être encore plus traditionalistes que jamais. Il y a une politisation, une militarisation, une marchandisation de l'islam. Je m'adresse à tous ceux qui voudraient essayer de trouver une manière de penser autrement la religion contemporaine. Mon livre s'adresse à un public mondialisé car l'islam l'est. La question est bien sûr centrale dans les pays du Sud, où elle est parfois dominante.

Mais je m'adresse aussi aux musulmans d'Europe, d'Amérique, où la question de leur intégration est parfois difficile. Ils sont confrontés aux dangers du conservatisme de leurs pairs, à ce qui pourrait s'appeler « l'islamofolie ». Et d'un autre côté, ils doivent endurer l'aversion de certains pour leur religion – l'islamophobie –, où on les stigmatise à travers le vêtement. Sous couvert de progrès, on exprime un rejet et de la discrimination, qui peut aller jusqu'au racisme. Il faut tout entreprendre pour frayer une voie entre ces deux extrêmes. Et il y a urgence. L'Islam va représenter le quart de l'humanité dans les prochaines décennies. Aujourd'hui c'est 1,6 milliard d'individus.

Vous prônez la philosophie de l'Iqbal. D'où vient-elle ?



Iqbal est le nom d'un philosophe indien, Mohammed Iqbal. Il est né en 1877 au Pendjab en Inde et mort en 1938. C'est un grand penseur et poète musulman, qui a produit entre six et huit traités de poésie. Il est considéré comme le poète de l'Orient, « Sha'r Al Sharq ». Il a notamment écrit un essai, La Reconstruction de la pensée religieuse en Islam, en anglais, dans les années trente. Ce livre était construit sur la base de sept conférences qu'il avait tenues. Son projet vise à faire dialoguer l'islam avec les sciences de son temps. Témoin de grands changements sur le plan des connaissances fondamentales de la matière et du vivant, Iqbal a suivi de manière très attentive cette évolution, et a essayé de tisser des liens entre les sciences et la philosophie de l'islam.

Dans mon livre, je me suis inspiré grandement de sa démarche, car il était en avance sur son temps. Il a relié l'Islam au monde du savoir et de la connaissance, ce qui avait fait la grandeur de cette religion en tant que civilisation plusieurs siècles auparavant. Il a tenté de trouver comment l'Islam pouvait se reconnecter aux sciences d'aujourd'hui, et surtout de quelle manière elle pouvait apporter sa contribution intellectuelle au monde scientifique. Malheureusement, son initiative, même si elle a été saluée par les acteurs de l'époque, n'a pas été suivie. Il est aujourd'hui bien plus connu pour ses écrits de poésie.

La notion d' « Iqbal » a également un intérêt sémantique. La racine fait émerger des mots : le futur « moustaqbal », la direction « qibla », lié au mot « kabbale » en hébreu, la rencontre, l'accueil, « qibla », la tribu, « qaabila », la sage-femme. La famille de mots illustre l'histoire de l'Islam, de sa construction à l'émergence d'une spiritualité. C'est une démarche qui va vers l'autre, orientée toujours vers l'avenir.

À quoi s'oppose-t-elle ?



Ma philosophie contraste avec la pensée islamique qui se développe depuis des siècles, que ce soit avec les islamistes, les salafistes ou certains soufis. Ils sont captifs d'une structure mythique médiévale qui est « salafi ». « Salafi » est à comprendre ici dans le sens de réforme, de retour au modèle des ancêtres, pas au sens postmoderne du terme. Ces courants fonctionnent avec un rétroviseur sur l'histoire. C'est une pensée qui nous rend prisonniers du passé, qui ne nous fait pas avancer. La structure mythique médiévale qu'ils défendent est obsolète, elle asphyxie. Il faut s'en délivrer. La stucture « salafi » consacre une fétichisation du passé. Cette façon de voir les choses vaut aussi pour les islamistes et les soufis. Je ne crois plus à cette idée qui dit que le soufisme est le versant protégé qui sauvera l'islam. Dans la réalité, ce n'est pas comme ça que ça se passe. Pour moi, chaque courant de l'islam porte un potentiel et des dangers. On peut retrouver les mêmes structures étouffantes aujourd'hui dans différents courants de l'islam.

Les milieux soufis aujourd'hui représentent une sorte de nomenclature, qu'on nous présente comme une quête de l'abandon, du « diwan », de pauvreté matérielle alors qu'il y a une véritable économie autour. Ce mouvement a dans l'histoire lui aussi été impliqué dans des pouvoirs, des guerres et de la violence, comme les expériences théocratiques du Sahel au XIXe siècle. À l'image des salafistes qui invoquent des grands penseurs de l'époque, les soufis invoquent des mystiques passées. Mais ils n'engendrent pas de nouvelles productions, de savoirs nouveaux.

Comment les sciences peuvent-elles concrètement contribuer à une reconstruction de la pensée en Islam ?



Les sciences ont un rôle à jouer, car elles peuvent transformer l'humanité. L'écrit, les livres sont des technologies qui ont aussi révolutionné la religion, comme l'imprimerie a favorisé l'expansion du protestantisme. Aujourd'hui, nous vivons une révolution numérique, qui est en train de transformer radicalement l'humanité. À la différence du temps du Prophète où peu de gens savaient lire et écrire, aujourd'hui une grande partie de la population mondiale est alphabétisée, nous sommes tous des « savants ». Le public a changé, donc il faut que le savoir religieux s'adapte à ce changement. Nous sommes à une époque d'explosions des connaissances et le docteur de la foi se retrouve complétement déphasé. Aujourd'hui, nous avons les moyens d'interpréter par nous-mêmes. Cette révolution amène à de la modestie et à réviser ses propres fondements.

La communauté scientifique est régulièrement amenée à réviser ses fondements, et elle l'a plusieurs fois assumé dans l'histoire. Il faut s'en inspirer et appliquer cette ouverture en religion. Pourquoi quêter le sens plutôt que la science ? En réalité, la quête de sens ne veut rien dire, c'est une pathologie identitaire. On produit du sens, on ne le cherche pas. Par contre la « quête de science » – talah al 'ilm – est un concept véritablement islamique. Un verset dit : « Dieu, augmente-moi en connaissances. » Une parole prophétique précise : « L'encre des savants est plus sacrée que le sang des martyrs. » Aujourd'hui, c'est l'inverse que proposent les djihadistes. La « quête de science » est donc un concept islamique et il a contribué à tracer la voie du développement de la civilisation musulmane. Je suis dans la logique de la spiritualité islamique lorsque je plaide pour une refonte de la pensée.

Quelle est la place du Coran dans votre réflexion ?



J'y consacre une partie entière dans mon livre. Dans le Coran, « Al Haq » est un des quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu. Mais peut également signifier en arabe un « droit », un « dû ». Un droit à la liberté, à la vitalité, opposé à la vision normalisée, canonisée, que nous subissons depuis des siècles, à cause de cette surcharge esotérique des oulémas. Ils se sont institués en véritable clergé alors que l'islam est supposé ne pas en avoir. Plutôt que d'appréhender le Coran comme un stock, avec des significations préexistantes qu'il faut interpréter, je montre que c'est une parole vivante et libre, qu'il y a une émission continue de ses signes. Je propose une vision qui colle plus à l'esprit premier du Coran, ce n'est pas quelque chose de platonicien.

Iqbal a dit dans son livre : « Le Coran est un livre qui met l'accent sur l'acte. » Nous ne lisons jamais le même Coran, car il est une parole vive et qui vibre dans le cœur et l'esprit de chaque musulman. Sa signification est constamment réactualisée, car il s'adresse à la singularité de l'individu. Je réfute cette idée que seules certaines personnes – les oulémas, le clergé – peuvent interpréter le Coran. Aujourd'hui l'humanité n'a plus besoin de leur intermédiation, et de toutes façons, il ne doit pas y avoir d'intermédiaire entre le Coran et l'individu, c'est sa base. Plutôt qu'interpréter, il faut agir pour produire du sens.

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