Pax & Concordia : patrimoine

Aux oasis sahariennes : épisode 3 - Halte à El Goléa

Patrimoine
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Du 23 février  au 7 juillet 1903, Monseigneur Guérin, alors responsable des chrétiens pour le Sahara et le père Vellard, tous deux Pères Blancs, parcoururent les oasis sahariennes à dos de chameau. Ils en rapportèrent une description précise des conditions de vie des populations du Grand Sud  pour rejoindre les gens de ces régions sur leur terrain et rechercher les moyens de leur venir en aide, non seulement sur le plan matériel mais aussi sur le plan spirituel.

 [Tous les textes donnés entre guillemets sont extraits du diaire du père Vellard et la carte générale de leur itinéraire est donnée dans l’épisode 1.]


Épisode 3/ Halte à El Goléa

El Goléa - du 1 au 3 mars 1903

Qoubba au pied du vieux ksar d’El Goléa

« Nos chameaux ont été fatigués par les fortes étapes de cette semaine. Ils reçoivent, en deux fois, une forte ration de 10 kg d'orge et du drinn à satiété. Le P. Duval nous a trouvé un chameau de renfort, un djabli, originaire de Sinaoun, bien qu'il paraisse avoir été naouri, c'est-à-dire employé au tirage de l'eau. Nous l'acceptons à cause de son bon état. L'achat d'un méhari est aussi décidé. La blanche hermine, qui constitue sa toison d'hiver, le fait aussitôt nommer le « Chanoine». D'ailleurs camail et chameau paraissent avoir une commune étymologie, au dire de certains auteurs: le camelus donnerait sa toison pour le tissage du camail.

« On complète aussi les vivres pour 15 jours, on révise harnachements et chargements, pour arriver sans encombre à Timimoun. Il ne faut rien laisser au hasard avant de se lancer dans le grand Sud.

Chameaux sur la place du marché à El Goléa

« Le capitaine Rébillon, chef du Bureau arabe, n'a pas encore reçu du Gouvernement Général l'avis officiel de notre voyage. Il ne peut donc nous laisser partir. Le P. Guérin en réfère aussitôt au commandant Levé, qui répond que l'avis vient d'être transmis à l'autorité militaire. En effet, dans l'après-midi, le capitaine reçoit l'avis officiel de notre voyage, avec charge d'assurer notre sécurité. Il nous propose deux mokhaznis [miliciens] et des armes pour Taïeb et Barka. Nous acceptons un mokhazni. Nos sokhkhar n'ont pas besoin d'un fusil pour aller jusqu'à Timimoun; ils seraient peut-être embarrassés d'un pareil instrument, dont ils ignorent le maniement. »

Mercredi 4 mars. Départ à 6h30 / Étape: 30 km

« …On traversa d'abord une série de petites dunes pour entrer dans une grande plaine où croît le damran (traganum nudatum) dont les chameaux sont très friands, en hiver, quand il est en fleurs, ainsi que le guelgal qui, en un mois, engraisse les chameaux et les munit d'une bosse superbe, à rendre jaloux tous les polichinelles de la création. On remarque aussi beaucoup d'étel (tamarix articulata) dont le tronc noueux mesure plus d'un mètre de circonférence. Très curieuse et aussi très riche, cette flore saharienne. Les nomades en connaissent toutes les espèces avec les propriétés nutritives, médicinales ou nocives. Elle est aussi très localisée: telle plante poussera dans telle zone, et ne se trouvera pas dans une autre; bien plus, selon la nature du sol, elle engraissera le chameau ou le fera dépérir. Car les connaissances de nos sahariens sont essentiellement pratiques: tout se rapporte au chameau; et dans leur esprit, les plantes sont cataloguées selon leur valeur nutritive. Le chameau engraisse-t-il rapidement, la plante est réputée supérieure; le chameau ne profite-t-il que peu des longues journées de pâturage, la plante est réputée maigre; elle remplit le ventre mais ne nourrit pas… »

Jeudi 5 mars. Départ à 6h30 / Étape: 32 km

« …Un peu avant de passer une petite dune, nous apercevons à 500 mètres sur la droite, une gazelle qui, ne se souciant guère d'entrer dans la composition de notre menu, prend une fuite prudente et précipitée. Après cette dune, nous entrons dans une vaste plaine, bordée à l'est par le Baten et, à l'ouest, par le Grand Erg occidental. Le terrain est des plus faciles: il est couvert d'un fin gravier, aux couleurs variées; on dirait une mosaïque que l'on craint d'abimer en la foulant aux pieds; les allées d'un château ne sont pas mieux sablées.

« A 9 heures, nous arrivons à Hassi Zegag, dont la blanche coupole qui l'abrite miroitait à nos yeux depuis plus d'une heure. Ce puits est aussi nommé Hassi Mabrouka. Il a 11 mètres de profondeur, l'eau est bonne. Deux seaux en toile et les cordes dont nous sommes munis permettent de puiser le liquide nécessaire. Les chameaux, fort altérés par le damran mangé hier, et qui n'ont pas bu depuis leur départ d'El-Goléa, se précipitent en désordre vers le bassin du puits. Il faut user du bâton pour ne les laisser approcher que chacun à tour de rôle, et prévenir des collisions désastreuses pour nos bagages.

Chameaux à l’abreuvoir au fort Mac Mahon

« Quand ces messieurs sont bien abreuvés, ce dont ils témoignent en agitant leurs lèvres dans l'eau, nos gens remplissent les guerba. Cette opération pour bêtes et hommes demande 45 minutes… »

Vendredi 6 mars. Lever à 5h15, départ à 6h30 /Étape: 32 km

« La nuit a été glaciale. Le voisinage des dunes augmente le rayonnement nocturne et cause de grands abaissements dans la température. Aussi, avec la jumelle, aperçoit-on au loin les dunes couvertes par places d'une couche de gelée blanche, ce qui leur donne l'aspect de montagnes neigeuses. Le mirage n'en perd pas pour cela ses droits car, malgré le froid, il miroite déjà dès l'aurore, avant le lever du soleil par conséquent. Voilà qui semble contredire les explications données dans le cours de physique.

« Il y a plusieurs sortes de mirages, qu'il ne faut pas confondre avec cette reproduction, à la surface d'une eau tranquille, des paysages environnants: en ce cas, il y a un reflet d'objets existant réellement et à proximité également, dans une eau réelle. Ce n'est pas là le phénomène constaté au désert. Celui-ci n'existe qu'en certains endroits, dans les plaines immenses, généralement, et non dans les régions accidentées. La présence de sable ou de salines n'est pas nécessaire; elle peut en augmenter ou en diversifier les effets, mais n'est pas un élément essentiel. Le mirage a lieu par les temps les plus froids et avant le lever du soleil, aussi bien que par les chaudes journées d'été, en plein midi. On l'observe généralement à la ligne d'horizon, c'est-à-dire à un minimum de trois ou quatre kilomètres, et dans la partie exposée plus directement à l'action des rayons solaires, bien que le soleil n'y soit pas plus échauffé que dans les autres parties. D'autres fois, il se manifeste juste à la partie opposée au soleil, par exemple à l'ouest ou au nord, dès le lever du soleil. Le limbe, où le mirage se produit, n'est pas toujours entier; il est quelquefois coupé en certains points; il peut atteindre le quart, rarement la moitié de l'horizon…

« La forme classique est celle que j'ai observée hier: le lac bleu entouré d'arbres, dont les images grandies sont parfois renversées, ce qui augmente encore l'illusion de leur reflet réel dans des ondes pures.

Dans le grand erg occidental

« Une deuxième forme est celle que j'appellerai le «mirage par élévation» et par rapprochement. Exemple: à 45 kilomètres de Fort Mac Mahon, il existe une petite qoubba, ayant la forme d'une pyramide quadrangulaire à arêtes curvilignes. A certains jours, cette qoubba, dédie à Moulay Guandouz, est élevée au-dessus de l'horizon et rapprochée de 20 kilomètres. Des mesures exactes, prises avec un théodolite par des officiers, ont permis de constater sa présence à distance exacte de 25 kilomètres.

« Une troisième forme pourrait être appelée «mirage par transformation». Au mois de janvier 1900, revenant de Fort Mac Mahon avec un convoi militaire, entre Suhal et Hassi El-Ahmar, je fus, ainsi que tous les hommes du convoi, témoin du phénomène suivant:

« Comme aujourd'hui, la nuit avait été froide à plusieurs degrés au-dessous de zéro. Le soleil n'était pas encore levé. A la lueur de l'aurore, on vit la dune du Grand Erg, situé à notre gauche, puisque nous remontions vers le nord, se découper d'une manière bizarre. Une dune s'éleva quelque peu et prit la forme d'un immense vaisseau de guerre, de couleur jaune, dont l'éperon et la cheminée étaient parfaitement marqués. Personne ne s'y trompa. ``Voyez donc ce cuirassé'' disait-on! Le vaisseau-fantôme navigua dans l'air pendant une demi-heure. Survint un coup de vent, et le vaisseau vira de bord, se replia sur lui-même et disparut dans la masse des dunes. Pendant ce temps, celles-ci se découpèrent en villes fortifiées, avec des tours, des minarets, des donjons, des flèches d'églises. Le phénomène put être observé, à la grande admiration de tous, jusque vers 8 heures du matin. Le vent s'éleva, la dune reprit alors son état normal. Aujourd'hui, je puis observer, dans la même région, à trois ans de distance, le même genre de mirage: villes fortifiées, crénelées, etc. moins le cuirassé… »

« …C'est d'ordinaire la question du pâturage qui règle nos étapes. L'homme passe après le chameau. L'homme peut emporter ses vivres et son eau, le chameau n'a pas les mêmes ressources; il ne marche qu'autant qu'il est repu, sans quoi il dépérit, tombe et meurt. De son bon état dépend le salut de la caravane, qui doit sacrifier ses aises, modifier ses heures de départ et de marche, selon la nature et la qualité des pâturages. Échauffés par le damran d'hier, nos baïr ont absorbé aujourd'hui une telle quantité de baguel (cinabaris articulata) que cette salsolacée a produit dans leur intérieur l'effet d'un laxatif énergique. Quand les sokhkhar viennent pour les charger, le matin, les chameaux, toujours gracieux, agitent leur appendice caudal dans un liquide peu odorant, dont ils aspergent sans pitié ceux qui les approchent… »

Luc Feillée (CCDS Ghardaïa)

Prochain épisode : 4/ De Fort Mac Mahon à Timimoun

 

 

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