Pax & Concordia : patrimoine

Aux oasis sahariennes : épisode 4 - De Fort Mac Mahon à Timimoun

La caserne des spahis au fort Mac Mahon

Patrimoine
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Du 23 février au 7 juillet 1903, Monseigneur Guérin, alors responsable des chrétiens pour le Sahara et le père Vellard, tous deux Pères Blancs, parcoururent les oasis sahariennes à dos de chameau. Ils en rapportèrent une description précise des conditions de vie des populations du Grand Sud pour rejoindre les gens de ces régions sur leur terrain et rechercher les moyens de leur venir en aide, non seulement sur le plan matériel mais aussi sur le plan spirituel.

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4/ De Fort Mac Mahon à Timimoun

Fort Mac Mahon - 7 mars 1903

«Fort Mac Mahon ne tarde pas à nous apparaître comme soulevé de terre et rapproché à cinq ou six kilomètres, par le mirage qui nous montre le bordj et les maisons au milieu d'un lac vaporeux, avec des miroitements étranges ; on dirait d'une cité lacustre, fantastique, bâtie sur pilotis, entrevue dans un rêve magique.

« La vigie, qui veille au-dessus du fort, a signalé notre approche. Le lieutenant Dumont et un sergent viennent alors au-devant de nous. A une centaine de mètres, nous mettons nos mehara au trot pour saluer les deux militaires que nous distinguons à peine. Ceux-ci, à leur tour, aperçoivent des formes bizarres, gigantesques, qui dansent au milieu du mirage et semblent fondre sur eux avec impétuosité. Le brave officier, ne nous reconnaissant pas sous notre costume arabe, se croit l'objet d'une attaque de brigands et se met en garde. Il est fort étonné de s'entendre saluer en français, et de voir deux Pères Blancs, aux allures pacifiques. L'illusion cessant, il nous fait le plus aimable accueil.

« Il nous offre des rafraîchissements et nous conduit au bordj où deux chambres ont été préparées, une dans son bureau et l'autre dans sa propre chambre. Sur la table, au milieu des paperasses, se trouve un petit livre de messe dans lequel le lieutenant, perdu dans sa solitude et son isolement, trouve des prières aux heures d'ennui et de découragement.»

« Le soir, au moment du souper, Aïssa ben Slimane, en grande tenue, nous rend visite. Ce mozabite, l'unique commerçant de l'endroit, croyant à l'avenir du pays, a dépensé 15.000 francs en constructions et en jardins. Par comble de malchance, tout dernièrement, un de ses convois a été enlevé par des pillards qui l'ont retenu prisonnier. En attendant que la roue de la fortune tourne de son côté, il a creusé des puits et se livre à l'agriculture. Les résultats ne sont guère encourageants. Je me rappelle qu'en 1900, j'ai goûté les primeurs des jardins de troupes. Nous étions quinze à table; il ne fallut pas moins de vingt-sept salades, cultivées avec un soin jaloux, pour remplir le saladier et donner trois ou quatre feuilles de verdure à chaque convive! Émerveillé du résultat, et connaissant ce qu'il avait coûté de peine et de travail, chacun félicitait de leur succès les heureux jardiniers. Aïssa paraît vouloir continuer la tradition. »

Dimanche 8 mars. Messe / Étape: 15 km
« …Nos chameaux rentrent du pâturage vers une heure. Le chargement, aussitôt commencé, nous permet de prendre la route de Timimoun à deux heures. Nous remercions nos hôtes des soins dont ils nous ont entourés.
« Le vent d'est-nord-est s'élève, au point de nous rendre difficile le passage de la dune de Mac Mahon. Nous retrouvons la plaine de l'Oued Meguiden et campons à 5h15 en un endroit pourvu de pâturage. Le vent mollit un peu, ce qui nous permet le montage de la tente. Nous avons fait 15 kilomètres… »

 Lundi 9 mars. Lever à 4h30, départ à 6h20 / Étape: 33 km
« Pendant la nuit, le vent se lève de nouveau et secoue fortement la tente. Le père Guérin, qui souffre d'un panaris au doigt, ne peut célébrer cette première messe dite sous la tente. Le vent augmente, arrache plusieurs piquets et menace d'emporter et l'église et l'autel. Le père Guérin n'a d'autre ressource que de s'asseoir sur le bord inférieur de la toile, à l'endroit le plus menacé, et de maintenir, non sans peine, notre fragile édifice…
« …L'étape avait été marquée par un incident plutôt comique. Vers 9 heures, nos chameliers signalent à l'horizon quelques méharistes; ce

sont les courriers se rendant de Timimoun à Mac Mahon. Ayant une lettre à leur remettre, le père Guérin se dirige de leur côté avec Tahar et le guide. En vertu de ce principe que tout homme au Sahara est un ennemi, et ne sachant à qui ils ont affaire, les méharistes, à la vue des trois cavaliers qui s'avancent vers eux, font agenouiller leurs montures, mettent pied à terre et, épaulant leurs carabines, se mettent en devoir de vendre chèrement leur vie.
« Avec eux se trouve un juif, enrichi par son petit commerce, qui regagnait El-Goléa. A moitié mort de peur, il se blottit derrière ses défenseurs, en criant aux prétendus agresseurs: ``Ya Sidi, ne me tuez pas! Ya Sidi, voulez-vous du café? Désirez-vous de la galette?'' L'erreur se dissipe, la paix est conclue et le juif, à peine remis de ses émotions, offre une tasse de café… »

Jeudi 12 mars. Lever à 4h / Messe / Étape: 28 km
« A onze heures, nous suivons le plateau dans la direction de Timimoun. A notre gauche s'élèvent de petites collines, dans les flancs desquelles on va chercher l'eau qui alimente les foggara [puits à galeries; on en reparlera plus loin] sur notre gauche, nous longeons une ligne de ksour [Ksar (pluriel ksour): village fortifié], plus ou moins démolis, et d'oasis que le sable envahit. A chaque instant il faut passer entre les orifices des puits des foggara. Les chameaux, qui semblent dénués de l'instinct de conservation, ne comprennent pas le soin que les sokhkhar prennent à leur faire éviter les dangers de chute dangereuse dans des puits profonds. »


Timimoun - 12 mars 1903
Le ksar de Timimoun«Timimoun, avec ses 1300 habitants, est la grande ville du Gourara, que les géographes arabes appellent Tigourarin, pluriel berbère de Gourar. Elle paraît plus considérable qu'elle ne l'est en réalité, à cause des maisons ruinées, inhabitées par conséquent, qui tiennent de la place sans profit. A quoi bon les relever et les entretenir, nous disait un habitant du lieu, si je ne trouve pas à les louer.»


« A la djema, lieu de réunion des hommes, appelé « Café de la Paix» dans l'espoir d'y voir régner la concorde et l'union, se tient le Caïd, El-Hadj Belkacem, homme d'une cinquantaine d'années, au teint noir et à la barbe grisonnante. N'ayant pas d'enfants, il a adopté ses deux petits neveux, dont il fait toutes les volontés. Il y a des enfants gâtés un peu partout. Caïd de père en fils, il a été maintenu dans ses fonctions par la France. Il nous salue fort aimablement, avec cette prodigalité d'expression dont les Arabes en général, et les Ksouriens en particulier, ont le secret.

Le Caïd de Timimoun
« Il est bientôt rejoint par le Cadi [juge musulman], au teint plus blanc, portant sous son haïk [châle] de laine une robe bleue à larges manches. La charge qu'il exerce est héréditaire dans la famille. Les notables de la cité - habitués du «Café de la Paix» - nous sont présentés. Ils nous adressent, chacun selon son grade et sa loquacité, leurs souhaits de bienvenue.
« Accompagnés par ces deux hauts magistrats, nous sortons de la ville pour la visite de l'oasis. Celle-ci est plantée sur le versant de la vallée qui conduit à la sebkha [lac salé].

« Le lieutenant Camors a créé depuis deux ans trois jardins dont il nous fait les honneurs. Il a La kasbah du Caïd de Timimounacclimaté des légumes et mêmes des fleurs venues de France: des giroflées et des capucines s'épanouissent au grand soleil de mars. Les légumes, tels que choux, salades, bettes, salsifis, lentilles, pommes de terre et asperges réussissent parfaitement.

« Nous félicitons vivement l'officier des résultats obtenus en si peu de temps. Il n'a pas voulu garder pour lui seul le bienfait de ses essais; il a donné à ceux des habitants qui lui ont paru les plus capables d'en profiter, des graines et des semis. Le menu des ménagères s'est trouvé enrichi de mets nouveaux dont, jusqu'ici, elles n'avaient pas soupçonné l'existence.

« Malgré les difficultés de la culture dans les oasis, les jardins paraissent bien entretenus; leur situation les met à l'abri des vents dominants et de l'envahissement par les sables, auxquels la ville oppose une sérieuse barrière.

« Le Caïd veut bien nous avouer qu'il jouit d'une honnête aisance. La situation lui a permis d'accroître le nombre de ses palmiers, qu'il nous montre avec complaisance: l'eau amenée par les foggara ne lui manque pas.

« On ne peut compter sur l'eau du ciel dans un pays, où l'apparition de nuages sombres est si rare que les femmes la regardent comme l'annonce des pires catastrophes. L'extraction de l'eau des puits est coûteuse, difficile et pénible, à cause de la profondeur et du faible débit des puits; pas d'animaux, mulets ou chameaux, pour la tirer, car où trouver leur nourriture? La nécessité rend industrieux.

 « On a alors recours à la foggara, système très ingénieux, dont l'invention remonterait aux Garamantes; elle n'est donc pas nouvelle. Un mot d'explication n'est pas inutile, il m'est fourni par quelqu'un du pays.

 ``A l'entrée de l'oasis, tu creuses un puits, tu trouves de l'eau; dix ou douze coudées plus loin, tu creuses encore un puits, tu trouves de l'eau, puis un troisième, un quatrième, un centième s'il le faut, puis tu réunis tous ces puits par une galerie au niveau de l'eau, en suivant la pente du terrain. En arrivant au [sol du jardin], tu creuses beaucoup de canaux, dans des directions différentes, comme les doigts de la main, afin d'obtenir beaucoup d'eau. L'ensemble de ces puits et de ces galeries est ce que nous appelons une foggara »…

La kesria dans l’oasis de Timimoun

« Le débit d'une foggara peut atteindre et même dépasser 500 litres à la minute. A son arrivée dans l'oasis, l'eau qui, jusque-là, avait coulé dans un canal unique, est alors divisée et subdivisée à l'infini. Une pierre plate [kesria] est placée en travers du courant, comme une écluse. Elle est percée, à sa partie inférieure, d'un certain nombre de fentes verticales qui lui donnent l'apparence d'un peigne aux larges dents. La largeur de chaque fente est savamment calculée au moyen d'un instrument spécial [chegfa], fort ingénieux, selon le nombre de parts d'eau auxquelles les intéressés ont droit. »

 

« Le lieutenant Camors veut bien se mettre à ma disposition pour photographier les sites et les types intéressants. Plusieurs de ceux-ci défilent, sans difficulté et sans méfiance, devant le terrible objectif, lequel s'empresse d'enregistrer les moindres détails de leur personne…Femmes moulant du blé à Timimoun

Fatma ben Messaouda et sa petite fille

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Luc Feillée (CCDS Ghardaïa)

 

 

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