Pax & Concordia : témoins

A la rencontre des migrants

Témoins
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Nous le disions dans le dernier Écho, la présence des migrants nous trouble, nous déstabilise. Confusément, nous sentons qu’il est normal que chacun puisse choisir de rester ou de partir, ou que ce n’est pas normal que certains le puissent et d’autres non. Mais les difficultés qu’ils rencontrent nous affolent. Nous savons la déstabilisation de leurs pays par les guerres, les changements climatiques, un ordre économique international injuste, des régimes qui ne servent pas leurs peuples. Mais le partage est difficile. Et le pape nous presse, nous bouscule : il faut accueillir, protéger, promouvoir, intégrer !
Nous avons essayé dans ce dossier de partager quelques expériences et réflexions. N’hésitez pas à ajouter les vôtres !

Parcours de migrants
Mosan go et Salifou

Mosan go et Salifou sont deux Camerounais rencontrés juste à côté du marché de fruits et légumes de Sétif. Le premier a un bac en mathématiques et le second a fait les beaux-arts et en a obtenu le CAP (certificat d’aptitude professionnelle).Tous les deux n’ont qu’un seul et unique rêve : mettre les pieds en Europe.
Mosan go : « Cela fait déjà 10 ans que je tente d’aller en Espagne, mais en vain. Après une collecte d’argent au village, je prends mon courage à deux mains et je fonce vers le Nigéria comme première étape du voyage puis le Niger. Ce voyage est dur et long ! Je passe à In Guezzam, ville à la frontière algéro-nigérienne, puis je fais plus de 400 km pour atteindre Tamanrasset.
A Tamanrasset, on m’arrête et on me déporte à la frontière algéro-malienne, à Tin Zaouatine. Un grand nombre de migrants entassés dans des camions-cages pour faire plus de 600 km dans le désert. Je passe beaucoup de temps à Tin Zaouatine, avant de pouvoir revenir une autre fois à Tamanrasset et continuer en direction du nord vers In Salah à 700 km. Ma joie fut courte. On m’arrête à In Salah et me voilà reconduit à Tin Zaouatine. Un long séjour au ghetto. Je tente cette fois-ci un autre chemin. De Tin Zaouatine, je vais à Kidal. Des passeurs nous conduisent jusqu’à El-Khalil entre l’Algérie et le Mali puis on continue : Bordj Badji Mokhtar, Reggane, Adrar puis Ghardaïa.
De Ghardaïa, je prends la direction de l’ouest. J’arrive à Tlemcen, puis Maghnia et me voilà au Maroc à Oudjda. Je m’approche de plus en plus de mon but. A Nador, dernière ville avant l’Espagne, il n’y a pas de travail. On vit donc de la mendicité. Le passage de Nador à Benissa (Espagne) s’avère impossible. Fil barbelé, chiens entrainés et gardes armés.
Salifou intervient : « Beaucoup de mes frères ont perdu la vie ici en essayant de prendre le risque de passer. »
Mosan go reprend : « N’ayant pas d’argent et voyant qu’il m’était impossible de passer, je fais volte-face pour revenir en Algérie : Maghnia, Oran puis Sétif.
A Sétif, on dormait dans ce dortoir de fortune à côté du marché. Une centaine de migrants dans une grande salle sans chauffage et on payait 500 dinars la nuit. Maintenant que ce dortoir est fermé, on dort dehors, à l’air libre, sous le froid et la pluie, à côté du marché. On n’ose pas y entrer car c’est gardé et puis on ne veut pas avoir de problèmes.
Salifou : « Un jour, un de nos frères y est entré pour y trouver refuge et le pauvre s’est vu verser de l’essence sur les pieds et ….
Je ne veux plus aller en Europe, ni rester en Algérie non plus. J’ai perdu ma jeunesse à courir derrière un rêve qui ne se réalisera jamais. Je ne veux que rentrer chez moi et être libre dans mon pays. »

Témoignages recueillis par notre ami Abdeljalil


Je n’avais pas de problèmes
Je voulais simplement partir voir ailleurs
Hugues

Hugues est un jeune du Burkina Faso. Il est célibataire, majeur et libre. Il a émigré en Algérie et vit en ce moment à Constantine. Hugues est membre de la communauté chrétienne du Bon Pasteur. Il est à l’aise avec les étudiants auxquels il s’associe pour les différentes activités paroissiales.

TémoignageMigrants
Je m’appelle Hugues Zigani. Je suis arrivé à Constantine en juin 2016. Je suis maçon et j’aime bien ce travail que je fais en ce moment à Constantine sous l’égide d’un patron qui me respecte et je suis satisfait de ma vie à ses côtés. J’arrive à subvenir à mes besoins. Mon employeur sait que je suis chrétien. Tout se passe bien avec mes collaborateurs aussi. Je ne paie pas de loyer, je me charge juste de mes besoins. Je travaille sans contrat, la durée est illimitée, et je suis libre de rompre quand je le voudrai. Je travaille tous les jours de 7h à 14h, sauf les vendredis. Je pense retourner au Burkina Faso un jour en paix.

Comment suis-je arrivé en Algérie ?
Ma première aventure d’immigration était en Côte d’Ivoire. Je suis rentré au Burkina et, de là-bas, je me suis rendu au Niger dans le but de venir en Algérie. Nous sommes venus en convoi important de plusieurs nationalités à partir du Niger : Camerounais, Togolais, Nigérians, etc. Un voyage long et éprouvant avec des tracasseries policières au Niger. On y est dépouillé progressivement par les rackets. Du Niger, nous entrons en Algérie par la région de Tamanrasset et nous avons passé une nuit dans le Sahara en plein air. Certains ont pu dormir à même le sable. D’autres comme moi ont veillé à la lumière des pneus usagés que nous brûlions. J’ai fait deux mois à Tamanrasset en un premier temps, ensuite à Tlemcen, Alger et finalement je me suis embarqué pour Constantine. J’ai été accueilli par des Ivoiriens qui m’ont présenté les possibilités de travail. Deux jours après, je commençais la maçonnerie dans les conditions actuelles. Je n’avais pas de problème particulier dans mon pays et je ne manquais pas de travail non plus. Je voulais seulement partir voir ailleurs. J’ai parlé à ma famille d’un projet de voyage sans donner des précisions pour que personne ne panique ni ne me décourage. Une fois à destination, je les appelle souvent et ma famille respecte mon choix. Nous prions les uns pour les autres pour être un jour réunis dans la paix. Je ne peux terminer mon témoignage sans remercier mon frère Mamoudou Bambara, un tailleur burkinabè qui m’a mis en contact avec Sr Marie Salomé et c’est ainsi que j’ai connu le Bon Pasteur. Je remercie tous les fidèles du Bon Pasteur, les étudiants venus de différents pays, que Dieu les bénisse et mette le pardon dans leur cœur. Je suis très content avec la communauté chrétienne du Bon Pasteur. Que Dieu fasse durer notre joie d’être chrétiens.

Propos recueillis par Rosalie SANON, SAB

Vus de Batna

Un frère à aimer et à aider. Tout à fait d'accord. Reste à voir comment ces belles paroles se mettent en pratique dans le concret des rencontres.
Si Batna n'est pas une ville de résidence habituelle pour les migrants isolés, elle est pour eux une halte vers une destination encore hésitante: aller plus loin ou repartir au pays d'origine ? Souvent nous sommes étonnés qu'ils nous demandent de l'argent pour repartir vers Tamanrasset alors que, déjà, ils viennent du Sud. Les a-t-on mal orientés ? Ou ignorent-ils la géographie de l'Algérie ?
Lorsque l'un d'eux sonne à la porte de la paroisse, il est assez vite repérable : par sa manière de se présenter, par son âge, plus assez jeune pour être un étudiant. Ce jour là, je suis d'accueil. Je me dois de le recevoir le mieux possible. Tout d'abord est-il francophone ? Si oui, sa demande est comprise sans ambiguïté : il veut de l'argent pour prendre un moyen de transport. Après l'avoir écouté énoncer sa situation critique, ma première réaction est de lui expliquer que nous n'avons pas assez de moyens pour répondre à ses besoins et de l’inviter à aller voir à la mosquée ou au service du Croissant-Rouge. En général il les connaît mieux que moi et me dit qu'il a justement été orienté ici parce qu'il est chrétien. Je lui propose de se restaurer : une boisson chaude est toujours appréciée, mais sa vraie demande porte sur de l'argent liquide et quelquefois sur des habits surtout au début de la saison froide.
À bout d'arguments, il m'arrive de faire appel à une personne amie présente dans la maison pour mieux discerner et évaluer la pertinence de nos résolutions antérieures. Force est de constater que nos frères algériens sont souvent plus réticents que nous.
Notre réponse dépend pour beaucoup du nombre de visites semblables au cours de la même semaine et quelquefois dans la même journée. Bien sûr il arrive que notre nouvel ami reparte réconforté. Nous pouvons aussi nous quitter en baissant la tête : lui retrouvant son errance, sans doute un peu déçu de ne pas avoir obtenu autant qu'il le souhaitait ; moi, reprenant mes activités, un peu penaude face à mes maladresses en pensant à toutes les exhortations générales sur l'accueil des migrants, même si je continue à les lire et à les apprécier.
Plaise à Dieu qu'elles m’inspirent un comportement toujours plus aimant et plus ajusté à chacun.

Hélène

Adieu, voisins du Niger ! Témoignage des Migrants

Depuis un an, j'avais pour voisins, sur le terrain mitoyen de la paroisse de Skikda, un groupe de réfugiés nigériens. Ils étaient entre 50 et 100, du bébé au grand-père, logeant dans une forêt de tentes, dans la boue ces trois dernières semaines très pluvieuses. Pas très facile de dormir dans son lit à 30 m de leur campement de misère...
Ils étaient des voisins exemplaires de gentillesse et politesse, pratiquants de la mosquée voisine -où ils prenaient aussi l'eau- et les Skikdis étaient plutôt généreux et tolérants à leur présence, même si les enfants de la Cité d'en face les prenaient parfois pour cibles quand ils passaient (les cailloux arrivaient aussi chez nous). Il n’était pas rare que quelqu’un leur apporte un plat cuisiné, des couvertures, des matelas.
Avec les étudiants de la paroisse, nous leur avions porté des vêtements à l'occasion du Mouloud (ou de la Journée des Pauvres, comme vous voudrez), au milieu des pétards que les enfants lançaient au milieu des tentes. Mais mon haoussa est resté balbutiant -malgré la méthode reçue de sœurs du Niger et travaillée avec des étudiantes nigériennes de Constantine- et nos contacts très légers.
Comme ils n'avaient pas de toilettes aménagées, les feuillées creusées par eux de leur côté du mur provoquaient des remontées de notre côté, qu’il fallait traiter à la chaux et par des brossages énergiques et réguliers du ciment; le déplacement du trou avait atténué le phénomène ces derniers temps.
Je reste ébahi par leur résilience, la propreté de chacun quand ils sortaient le matin pour aller chacun prendre son poste à un carrefour de la ville, leur dignité, le sourire et la joie de vivre des enfants, malgré leurs conditions de vie difficile. Cela laisse-t-il supposer que leurs conditions de vie antérieures, au pays, étaient pires encore ?
Quelques jours avant Noël, leur campement a été évacué. Combien de jours ou de semaines durera leur rapatriement par bus jusqu'au sud du Niger ? J’espère que leur futur sera meilleur, que l’argent récolté ici grâce à la générosité des Algériens pourra permettre là-bas un nouveau départ. Adieu amis !

Michel

Mes rencontres avec les migrants

Depuis cinq ans, j’ai pu dialoguer avec une quinzaine de migrants, et un peu - en arabe - avec deux familles nigériennes mendiant sur les trottoirs de Sétif :

  • « Il y a deux ans, tu m’avais dit au-revoir la veille de ton rapatriement au Niger. Pourquoi es-tu revenu maintenant ? »
  • « Tu sais, au Niger, presque tout le monde a faim et même en mendiant toute la journée on ne peut pas acheter un petit repas pour les enfants et leur mère, tandis qu’en Algérie les gens sont généreux et le Croissant Rouge nous emmène tous les soirs dormir à l’abri du froid. »

Mais j’ai pu aller plus loin dans mes échanges avec Camerounais et Nigérians détenus dans les établissements pénitentiaires de mon secteur, où je me rendais tous les quinze jours : 7 hommes et 3 femmes dans l’un des centres, 3 hommes dans l’autre. Le directeur et les gardiens nous permettaient de nous réunir dans une petite salle pour prier ensemble, puis je pouvais dialoguer avec chacun individuellement dans un petit parloir, lui donner parfois des nouvelles de sa famille si nous avions eu contact par téléphone ou internet, et échanger sur ce qui l’avait touché dans la Parole de Dieu dans ces quinze derniers jours.
Ces dialogues ont créé un lien très fort entre nous et c’est moi qui en profite maintenant qu’ils me savent « en petite forme ». Mi-janvier, j’ai ainsi reçu deux lettres écrites début décembre dont j’extrais quelques lignes :

  • D’Éric : « Mon Père, je suis triste de ne plus vous voir, mais le P. Roland nous a dit hier que vous irez peut-être à la réunion nationale des aumôniers début février. Alors je vous demande de leur dire toute ma reconnaissance pour leur écoute et leur attention, pour l’amour et la lumière que leurs visites nous apportent dans ces moments difficiles que nous traversons… »
  • De Katrin : « Bonjour mon Père, je te souhaite Joyeux Noël, bonne et heureuse année… Je viens de relire, dans Mt 2, 23 ‘La Vierge enfantera un fils, on l’appellera Emmanuel, Dieu avec nous’ alors je prie chaque jour pour que le Seigneur soit avec toi, avec ta famille, avec ceux qui souffrent dans tous les hôpitaux et les prisons du monde. Ta fille Katrin. »

P. Maurice Moreaux 

Une journée spéciale : A la rencontre des Migrants
Dernièrement une journée pour les migrants s’est déroulée au Centre Pierre-Claverie. Organisée par la paroisse d'Oran (Groupe d’Action Migrants), la Caritas, et diverses associations humanitaires oranaises (Fard, APS, Médecins du Monde, Chougrani. Les affiches, les décorations, les sandwiches, les boissons et toutes sortes de prestations (chants, danses, animations, sonorisation, sketches etc.) étaient à la charge des premiers bénéficiaires, les migrants. Les différentes associations se sont présentées, des témoignages ont été écoutés, le tout dans un même but : accueillir, protéger, promouvoir, intégrer le migrant.
Ce fut une journée inoubliable, car pleine de mise en commun des volontés pour servir la société civile et le pays dans tous ses habitants.

Une journée parmi d’autres :
Je venais d’arriver depuis quelques minutes au local de la Caritas pour assurer la permanence : accueil et écoute. Un appel surgit, et le numéro m’était bien connu car c’était un parmi tant d’autres malades que Caritas aide et accompagne. Mais la voix de l’appelant n’était pas claire. Je ne comprenais pas ce qu’elle voulait me dire. Une seule chose était sure : c’était celle de Samuel (migrant malade). Il semblait être en difficulté, vu qu’il essayait de me passer un message, mais hélas… Je lui demandai alors de passer son téléphone à quelqu’un près de lui si possible, et il le fit. La personne me dit : « Ton frère vient de tomber ici, en face de la cité Perret. » Vite, je me rendis sur le lieu indiqué et je retrouvais Samuel retenu couché à même le sol par une crise convulsive. Je le relevai et le pris avec moi dans un taxi pour l’hôpital, direction urgences du CHU. Une fois sur place, les médecins se mobilisaient et le prirent en charge. Trente-huit minutes plus tard, il reprit un peu conscience. Et avec une lettre d’orientation nous fûmes envoyés au service de la médecine interne qui l’hospitalisa. Trois heures de traitement ont suffi pour que le médecin dise à Samuel d’un air jovial : « Tu peux maintenant regagner le chez toi. » Samuel et moi, sourire aux lèvres, quittaient l’hôpital.

Emmanuel Dilmaikai

Migrants ou expatriés ?
Beaucoup de gens quittent leur pays pour un autre, en recherche d’une vie meilleure. Ils ont souvent de réelles compétences, et les mettent utilement au service de leur pays d’accueil. S’ils ont un bon passeport, ils sont les bienvenus, ils peuvent entrer avec un visa, obtenir un titre de séjour et être payés correctement. On les appelle des « expatriés ».
S’ils n’ont pas un bon passeport, ils ne peuvent obtenir de visa et de titre de séjour, on leur reproche d’être là, et ils sont mal payés. On les appelle des « migrants ».
Avons-nous raison dans nos communautés chrétiennes d’utiliser ces distinctions ?

Source : Echo de Constantine ; Le Lien d’Oran