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La croix: Irène-Josianne Ngouhada. Jeune diplômée d'un master en humanitaire

Tout au long de son périple, la jeune femme a créé des liens précieux d'amitié qui lui ont permis de se reconstruire. (Photo : Benoit Durand pour La Croix)

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"Nous avons lu dans le journal La Croix l'article sur Josiane Ngouada, membre de l'équipe de Pax & Concordia lorsqu'elle était en Algérie, nous vous le partageons espérant ainsi donner de ses nouvelles à tout ceux qui la connaissent."

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Prendre la route
Irène-Josianne Ngouhada. Jeune diplômée d'un master en humanitaire

En rupture avec sa famille, Irène-Josianne Ngouhada a quitté le Cameroun en 2010. Elle a traversé toutes les épreuves des femmes migrantes avant d'arriver en France, où elle vient d'être diplômée.

Au Cameroun, en Algérie, en France ou en Italie… ses amis n'en reviennent pas. Qui aurait cru que la jeune femme, inscrite en master humanitaire à Paris après six ans sous une fausse identité en Algérie, achèverait son année avec un diplôme « mention bien », après avoir suivi des cours en français et en anglais, effectué quatre mois de stage à Lyon et rédigé un mémoire sur Les Réseaux intracommunautaires d'exploitation des femmes migrantes en Algérie ? La ténacité d'Irène-Josianne Ngouhada, sa capacité à franchir – à abattre même, pourrait-on dire – les obstacles administratifs, financiers, ou autres, reste un mystère pour ses proches, et même pour elle.

D'où cette force lui vient-elle ? Dix fois, cette Camerounaise née hors mariage – « et donc hors famille » – aurait pu ne pas se relever, baisser les bras. Élevée loin de son père par une mère démunie et instable, elle parvient à éviter le chemin de la petite délinquance pris par l'un de ses frères, à veiller sur sa plus jeune sœur. Devenue orpheline de mère, elle renoue avec son père et le convainc de lui payer des études secondaires puis supérieures. Mais les relations restent compliquées, et la vie quotidienne à Douala, sans réseau familial solidement établi, est une bataille de chaque instant.

« À 32 ans, dans une situation de rejet familial, sans travail, sans avenir, j'ai décidé de partir », raconte-t-elle posément. La première fois, elle s'arrête à Lagos, au Nigeria voisin, après avoir compris que la plupart des femmes comme elle ne subsistent que grâce à la prostitution. Mais elle tente sa chance une seconde fois, après avoir vendu ses quelques biens. « J'ai traversé toutes les épreuves et tous les combats des femmes migrantes: être accueillie et trompée par des gens qui prétendent vous aider et en réalité vous volent; être constamment sollicitée par des “logeurs” désireux d'obtenir des faveurs sexuelles; parcourir des centaines de kilomètres en bus, en voiture et parfois à pied quand un chauffeur décide soudainement de vous planter là, à 10 km du lieu d'arrivée prévu; marcher, se cacher, s'habiller comme les femmes voilées; vivre des semaines dans une sorte de ghetto pour migrants à Tamanrasset, avec des hommes qui se livrent à tous les trafics; ­espérer à nouveau et sans cesse être ­trompée… »

La jeune femme finit par échouer à Oran, épuisée. Impossible d'aller plus loin, de prendre la mer… À l'église, pour la première fois, la main qu'on lui tend ne dissimule aucun piège. Le père Thierry Becker, surnommé « le père des migrants » par les nombreux Subsahariens qui fréquentent la paroisse, note son numéro. « Deux semaines plus tard, il m'a appelée pour me demander de venir faire bénévolement de l'accueil en lien avec la Caritas. »

De fil en aiguille, à force de persévérance, et avec le soutien sans faille de ses collègues – elle collabore aussi avec Médecins du monde dans un projet d'accès aux soins – et amis de la paroisse, Irène-Josianne Ngouhada se relève, se reconstruit. Devenue directrice du Jardin des femmes, havre de paix destiné aux femmes migrantes, elle décide de se séparer d'un premier compagnon violent, puis d'un second volage, et de s'installer en colocation… Elle se dit alors « heureuse dans une vie où enfin (elle se) sen (t) respectée, valorisée, et utile aux autres ».

Encouragée par l'évêque, Mgr Jean-Paul Vesco, elle tente – sans succès – d'obtenir un permis de séjour en Algérie avec droit de travailler. Finalement, toujours avec son aide, c'est à Paris qu'elle décroche une inscription en ­master 2 humanitaire et un visa d'étudiante. Après sept ans sous une fausse identité, Irène-Josianne retrouve le sentiment inouï de la légalité, la possibilité de passer les frontières, de prendre l'avion…

Invitée ce week-end par les capucins à intervenir lors de leurs Journées missionnaires à Ribeauvillé (Haut-Rhin), la jeune diplômée – qui cherche désormais un emploi – s'interrogera sur « la juste posture » à adopter vis-à-vis des migrants, aux différentes étapes de leur voyage (1). Plus que tout, c'est sur l'information des femmes migrantes elles-mêmes qu'elle souhaiterait travailler. « Si elles étaient plus averties avant de partir et tout au long de leur route, elles seraient moins fragilisées. C'est le manque d'information qui facilite leur exploitation, y compris par d'autres migrants. »

Son inspiration
« J'ai trouvé ma vraie famille »
« Partie pour ainsi dire ”sans famille” du Cameroun, Dieu m'a donné une autre famille au fur et à mesure de mes étapes, et notamment en Algérie », témoigne Irène-Josianne ­Ngouhada. Elle ne cache pas sa reconnaissance à tous ceux qui lui « ont montré qu'(elle avait) une importance et une valeur indescriptibles ». « Un sourire, un encouragement, un mot doux, un câlin, un geste amical, d'amour, de solidarité, une porte ouverte: ce sont des choses qui semblent parfois anodines, mais qui apportent de la joie et du bonheur dans la vie d'une personne que tout semblait pouvoir détruire. »« Aujourd'hui, je vis », dit-elle simplement.


Auteur : HOFFNER Anne-Bénédicte

 

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